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12/11/2018, MNE Nkundabayo

Dans un monde où, dans beaucoup de pays, les classes des nantis se sentent plus proches et plus solidaires avec les classes similaires d’ailleurs qu’avec les classes défavorisées de leurs propres nations, peut-on encore parler de « communautés nationales » ? Peut-il encore y avoir de « nous » quand il n’y a plus de communauté de destin ? Si ces classes aisées peuvent se sentir chez elles avec un confort identique dans des multiples points de chute disséminés autour du monde dans des îlots pour riches, pendant que les classes pauvres arrivent à peine à survivre chez elles, que subsiste-t-il alors de commun entre ces classes que, désormais, tout sépare ? Un attachement à une région donnée ? Les premiers peuvent largement s’en passer contrairement aux seconds qui n’ont rien d’autres à quoi s’accrocher. Des traditions ? Une culture ? Des mœurs ? Une croyance ? Quel que soit le critère, tout semble s’uniformiser entre les classes des « Crésus » des différents pays tandis que le fossé qui les sépare des classes pauvres ne cesse de s’agrandir. Dans un monde où le sédentaire semble être le perdant désigné, les frontières géopolitiques ont-ils encore une réelle importance ? On peut légitimement considérer que la faille sociale est devenue la nouvelle frontière.

Communautarisme extrémiste face à l’esprit critique                                   

La première victime chez ceux qui sont atteint d’un communautarisme extrémiste, est l’esprit critique. Cet esprit n’est pas compatible avec la cohésion totale, la solidarité inconditionnelle qu’exige ce phénomène. Certaines évidences les plus indiscutables, les plus simples, les plus criantes n’arrivent pas à franchir la barrière étanche d’un esprit sectaire.

Souvent on soupçonne, à tort, les sectaires de mauvaise foi, mais c’est ignorer cette incapacité à concevoir qu’il puisse y avoir d’autres vérités ou d’autres réalités que celles acceptées par le corps auquel ils appartiennent. On s’étonnera donc de l’insensibilité manifeste d’un communautariste extrémiste à la souffrance d’autres communautés, surtout dans le cas où celles-ci sont supposées rivales de la sienne. Instinctivement celui-ci percevra de manière exacerbée le danger potentiel représenté par l’ « autre» communauté entraînant chez lui un sentiment de méfiance et de rejet, qui surpassera et submergera toute autre sentiment que n’importe quel autre individu aurait ressenti en premier lieu, comme la sympathie, la compassion ou la pitié. L’esprit critique est considéré chez eux comme un signe d’instabilité et, par extension, de manque de fiabilité : ce n’est plus une qualité, c’est une tare.

Le communautarisme honteux                                           

Contrairement à ce que prétend le pouvoir, le communautarisme n’a pas encore été abandonné complètement au pays des mille collines. Pour ce qui est de la communauté des descendants d’anciens paysans, cette affirmation n’est pas éloignée de la vérité surtout à l’intérieur du pays car, depuis les événements tragiques, le nom de leur communauté est devenu lourd à porter à la suite de la mauvaise réputation résultant des comportements d’une extrême sauvagerie meurtrière de la part d’une partie des membres de cette communauté, devant les yeux du monde entier. Les membres de cette communauté se réfugient dans une    revendication d’appartenance nationale pour ne pas être associés à ceux qui ont eu une conduite exécrable. La période des tensions sécuritaires, dues à la présence des éléments armés aux frontières qui ne voulaient pas reconnaître leur défaite après l’apocalypse auquel certains d’entre eux avaient participé activement, a accélérer cette tendance au sein de la même communauté, ceux de l’intérieur ne voulant pas risquer de payer pour ceux de l’extérieur. Certains sont allés jusqu’à renier leurs parents ou ont fait preuve d’excès de zèle dans la dénonciation de leurs proches pour éviter que le regard suspicieux s’arrête sur eux.

L’époque du communautarisme triomphant                                                 

En revanche, dans le camp des descendants de l’ancienne noblesse, à la même époque, le communautarisme vivait ses plus belles années malgré le discours officiel qui interdisait toute revendication communautariste.  La revendication subtile mais explicite d’appartenance à cette communauté, martyre mais finalement victorieuse, allait de soi surtout que les trois décennies précédentes avaient été un enfer pour les membres de cette communauté qui, la plupart du temps, avaient dû cacher leur appartenance.  Le récit des exploits de ses membres pendant la guerre accentuait cette fierté retrouvée. Les sacrifices concédés par tous pour cette victoire leur garantissaient, pensaient-ils, une future solidarité communautaire   inébranlable.

Les purges

Malheureusement, pour ces derniers, le pouvoir qui ne trouvait pas des adversaires à son niveau dans la communauté paysanne, a commencé à en chercher parmi les siens. Était-ce par pure paranoïa ou par simple stratégie de la terreur pour dissuader des éventuelles vocations audacieuses et déstabilisatrices ? Dans « The permanent purge : Politics in Soviet Totalitarianism » Zbigniew Brezenski dit que « La purge satisfait les besoins du système en dynamisme et en énergie continuels » Ainsi, vu sous cet angle, il y a une certaine imposture chez ceux qui considèrent leur mise sur la touche ou leur persécution comme une incongruité, alors qu’ils ont activement contribué à la mise en place de ce système dont la purge est un des corollaires récurrents. « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » Bossuet. Tel un cycliste obligé de pédaler pour ne pas mettre pied à terre, ce système a un besoin vital des purges pour rester bien en selle.

Dans tous les cas, le résultat de ce changement est que la communauté a commencé à se fissurer de l’intérieure et les liens entre les membres se sont distendus. Comme on ne savait jamais qui serait le lendemain sur la sellette, certains ont préféré prendre les devants en réduisant leurs fréquentations. Pour continuer à bénéficier du statut de citoyen privilégié, on se désolidarise publiquement et immédiatement de tout individu, fût-ce son propre frère, qui se retrouve dans le collimateur du pouvoir. Une méfiance néfaste s’est installée au sein de la communauté, des dénonciations se multiplient.

« Leur dessin est d’institutionnaliser une révolution qui progresse en étendue et souvent en intensité, à mesure que le régime se stabilise au pouvoir. L’objectif de ce pouvoir est de pulvériser toutes les unités sociales existantes, afin de remplacer l’ancien pluralisme par une unanimité homogène ». Zbigniew Brezenski dans « Ideology and Power in Soviet Politics ».

Chose inimaginable dans le temps, certains déclinent les invitations aux mariages des membres de leur famille élargie, et on se fait porter pâle aux enterrements des amis d’hier. Une autre indication de la gravité de cette situation est la crainte d’empoisonnement qui a atteint son paroxysme.

Un décrochage qui sème la zizanie

D’autre part, la croissance des inégalités au sein de la communauté des descendants de l’ancienne noblesse, met à l’épreuve leur solidarité. Cette dernière, si elle est aussi basée sur les liens de sang, est surtout maintenue par la communauté de destin. Or, certains ont l’impression que les sacrifices ont été équitablement partagés mais que les profits sont réservés à quelques-uns, à une certaine élite au sein de la communauté. Ces changements ou ce saut dans le néolibéralisme le plus impitoyable, ne pouvaient que faire des dégâts énormes au sein d’une communauté qui, au temps de la lutte pour la reconquête, avait fait du partage et de la frugalité une religion.

Le constat de cette situation met à mal les bases du communautarisme chez les descendants de l’ancienne noblesse. Toutefois, cette communauté sait mieux que quiconque les avantages qu’elle a à rester soudée ; la pseudo « communauté nationale » n’offre pas de garantie à ceux qui n’ont qu’elle comme protection. L’Etat, quel qu’il soit, offre toujours plus à ceux qui se présentent à lui en rangs serrés qu’à ceux qui viennent devant lui dispersés. C’est en cela que les descendants d’anciens paysans, qui sont les plus atteints par le discours d’une seule communauté nationale (ils n’ont pas le choix) sont, et seront, toujours désavantagés.

Une grande partie des plus fortunés de ces fils et filles d’anciens paysans (héritage de l’époque où ils étaient au pouvoir) a fait le choix de de ne plus se mêler a tout ce qui peut ressembler, de près ou de loin, à des revendications communautaires et a opté pour des alliances de classe transcommunautaires moins risquées et plus rassurantes pour la pérennité de leurs fortunes sachant que l’accusation, ou seulement une simple suspicion, d’être  réceptif à une certaine idéologie, suffit pour ruiner la vie d’un fils ou fille de paysan qui s’en était sorti. Ils ont trouvé des descendants de l’ancienne noblesse animés des sentiments pareils et qui ont bien compris que demain, la mondialisation aidant, il n’y aura plus que des rapports de classe qui comptent, les communautés indigènes étant vouées à la disparition, dissoutes dans les nouvelles classes sociales « globalisées ».

Une réalité internationale

Dans ce pays, aussi, les politiques menées conduisent à la cassure sociale. Il est évident que les lignes de cette faille n’épouseront pas fidèlement les lignes de séparation des communautés ancestrales. Demain, à l’aboutissement d’une ségrégation socio-spatiale, il y aura dans ce pays deux mondes qui se feront face ; les plus riches d’un côté, les plus pauvres de l’autre et au milieu, l’appareil sécuritaire pour protéger les premiers et, surtout, contenir, refouler et réprimer les misérables qui, grâce à la politique menée, auront perdu avoirs, savoirs et dignité, finalement réduits au rang des sauvages qu’aucune opinion ne prendra en pitié quand il s’agira de les réprimer pour les empêcher de nuire.

L’exemple des quartiers huppés de Rio de Janeiro au Brésil ou de Lima au Pérou ainsi que dans pas mal d’autres grandes villes sud-américaines, protégés par des murs et par la police des favelas où la misère règne, est adéquat. Personne ne se questionne sur les mécanismes qui ont conduit à cette déliquescence cause de la délinquance, mais tout le monde se réjouit quand les policiers cariocas font des descentes sanglantes chez les jeunes voyous des quartiers défavorisés. Quand on y regarde de près, on remarque que les favelas sont métissées : Blancs et noirs même si ces derniers y sont très majoritaires. La haine de soi a atteint un tel degré que les policiers qui font des ravages chez ces jeunes voyous sont souvent issus des mêmes favelas. L’uniforme leur permettant de se distancier de ce « soi » honni, déshumanisé par une misère séculaire. En tapant sur leurs semblables, ils consolident cette distanciation et, par la même occasion, cassent ce miroir perturbant et perturbateur.

Il y a plus de probabilités que le communautarisme, quel qu’il soit, ne puisse, de toute façon, résister au néolibéralisme prôné par le pouvoir. Les valeurs qui font l’un ne sont pas compatibles avec l’autre. Ceux qui ont tirés leurs marrons du feu, commencent à former une classe de nantis et adoptent les solidarités qui vont avec. Celles-ci transcendent les frontières géographiques et les alliances qu’elles offrent sont jugées plus gratifiantes.

Faire contre mauvaise fortune, bon cœur

Ces évolutions, à la longue, pourraient avoir raison des clivages communautaristes d’hier, et donner naissance à des lignes de fractures basées sur les nouvelles classes sociales. Si cela advenait, les tensions communautaristes disparaitraient pour laisser place à une lutte des classes, de loin préférable aux divisions communautaristes, l’appartenance à une classe n’étant pas toujours une fatalité immuable. Ces changements élimineraient aussi les médiocres politiciens qui jouent la carte communautaire pour camoufler leur incapacité à concevoir des politiques capables de sortir la population de la misère.

Une transition prudente

Même si le système en place est largement responsable de ces mutations (dans le but de l’ « atomisation et de l’homogénéisation » de la société, qui nécessitent la sape de tous les liens organiques intermédiaires ; couples, familles et communautés au profit de la seule appartenance politique valorisée et sacralisée), la société et le pouvoir ne sont pas encore complétement parés pour basculer totalement dans cette nouvelle dimension. D’où le maintien d’une tension résiduelle entre les communautés pour continuer à disposer de cette base communautaire qui lui assure le contrôle sur le pays. Par ailleurs, cette tension a le mérite d’aider à mettre en veilleuse les préoccupations sociales.

En attendant cet « Homme nouveau », sans autre morale, autres valeurs, autres croyances, autres attaches ou repères que ceux définis par la doctrine politique, et ne visant, comme seul absolu, que la richesse matérielle ; on a des communautés en mutation très éreintées et dont certains membres optent pour un individualisme à l’occidental, s’évitant ainsi des attachements communautaires qui peuvent s’avérer fatals.