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21/07/2019, Chris Murokore et Clara Simbi

Un immigré reconduit de force à la frontière

La jurisprudence a maintes fois démontré que le degré de danger est très élevé pour les Rwandais qui sont expulsés après avoir été déboutés de leur demande d’asile politique. C’est le risque imminent qu’encourt actuellement  Monsieur Cyprien Kabatsi, arrivé sur le territoire français en 2015 à la recherche d’exil alors qu’il venait de fuir son pays suite aux menaces dont il a fait objet. Il suffit de lire les rapports annuels des Organisations Non gouvernementales, (comme Human Rights Watch, Amnesty International, Reporters Sans Frontières, …) sur le régime en place au Rwanda depuis plus de deux décennies, pour mieux cerner la situation.

Il y a encore des pays au monde qui ignorent que le régime du Général Paul Kagame au Rwanda est devenu au fur et mesure non seulement une dictature d’une extrême répression, une terreur pure et simple, mais aussi un régime qui réunit tous les critères de ce qu’on appelle tyrannie. C’est ce que dénonce par ailleurs l’opposante et rescapée du génocide Diane Rwigara dans la lettre ouverte du 15 juillet 2019, qu’elle adresse à l’actuel président du Rwanda, le Général Paul Kagame. C’est la raison pour laquelle, avant toute expulsion d’un Rwandais qui a sollicité l’asile politique, le pays concerné devrait avoir tout vérifié minutieusement et pris en compte toute cette réalité pour éviter de mettre en danger la vie humaine.

A la lumière de deux exemples frappants, nous allons voir pourquoi il faut s’attendre aux conséquences incertaines voire mêmes dramatiques  quand un Rwandais est reconduit de forcé au régime de Kagame qu’il a fui. Le cas du Dr Léopold Munyakazi et celui du Dr Joseph Nkusi sont plus parlants de tant plus qu’ils sont récents. Il n’y a pas le moindre doute que ces deux cas puissent servir d’attention que mérite la situation de Monsieur Cyprien Kabatsi qui risque d’être expulsé vers le régime dont il a subi des menaces. Les conséquences enfreignant les droits de l’homme pour le cas du Dr Léopold Munyakazi et celui du Dr Joseph Nkusi qui ont été expulsés, le premier par les Etats Unis d’Amérique et le second par la Norvège; (ces deux cas) ne devraient-ils pas servir de leçons aux institutions du pays qui doit prendre la décision envers la situation de Monsieur Cyprien Kabatsi?

Selon DC et l’AFP, dans l’article du 21 juillet 2018, « un universitaire et ancien dirigeant syndical rwandais  a été expulsé des Etats-Unis en septembre 2016, alors qu’il était demandeur d’asile. Dr Munyakazi avait animé plusieurs conférences en arrivant aux USA, et ses critiques à l’égard du parti au pouvoir au Rwanda, lui ont attiré les foudres du régime de Paul Kagame. Ramené au Rwanda de force, un dossier monté de toutes pièces par les autorités rwandaises l’a conduit directement en prison pendant plusieurs années où il va péniblement souffrir et finalement le dossier de génocide qui était à sa charge s’avérera infondé. Il avait été reconnu coupable de participation au génocide des Tutsi de 1994 et d’avoir tenu des discours « minimisant le génocide » entre 2006 et 2008, alors qu’il enseignait aux Etats-Unis. La chambre d’appel l’a acquitté des faits de génocide et n’a retenu que la culpabilité pour minimisation du génocide », avait déclaré à l’AFP, son avocat Désiré Micombero.

Dr Léopold Munyakazi expulsé des USA

Le procès en première instance avait été marqué par des tensions entre le Dr Munyakazi et le tribunal qu’il accusait de violer ses droits. A la demande du Dr Munyakazi, les juges d’appel se sont déplacés sur les lieux des faits de génocide allégués contre lui, à Kayenzi, dans sa région natale de Gitarama, dans le centre du Rwanda.

Plusieurs témoins, parmi lesquels des rescapés du génocide, ont déposé en sa faveur tandis quelques autres l’ont mis en cause. Au vu des contradictions entre ces témoignages, la Haute cour a prononcé un acquittement en ce qui concerne ces faits de 1994, selon Me Micombero.

Après le génocide, le Dr Munyakazi avait d’abord été détenu dans une prison rwandaise, avant d’être relâché par les autorités et de gagner les Etats-Unis, où il avait demandé l’asile tout en enseignant le français dans des écoles et universités. Il avait réussi pendant des années à s’opposer à son expulsion, avant d’être ramené à Kigali fin septembre 2016 à bord d’un vol charter américain. Pour certains observateurs, les USA auraient pu porter un minimum d’attention sur son cas.

Dr Joseph Nkusi expulsé de Norvège

Le cas du Dr Joseph Nkusi est aussi une illustration exemplaire pour ce qui ignorent combien est grand le risque d’un Rwandais qui se voit refuser l’asile politique et expulsé alors qu’il existe de fortes raisons d’avoir crainte de subir de menaces ou danger de mort.

Dr Joseph Nkusi est un blogueur rwandais qui a vivement critiqué le gouvernement rwandais. Comme pour le Dr Munyakazi, un dossier au sujet du génocide lui a été monté! En prison depuis 2016, avec une peine de 9 ans, il est en appel et apparemment toutes les charges tombent à l’eau l’une après l’autre! Aujourd’hui, selon plusieurs commentateurs, la Norvège qui lui avait refusé l’asile politique, et l’avait reconduit à la frontière, est dans une situation de remords pour avoir commis une erreur d’appréciation. Reconduit de force à Kigali, cet homme avait été accusé d’idéologie du génocide, de sectarisme et d’incitation à l’insurrection ou à la provocation de troubles parmi la population, mais tout simplement parce qu’il était un blogueur critique envers le régime en place.

Nkusi a vécu en Norvège entre 2009 et 2016. Les autorités norvégiennes ont rejeté sa demande d’asile, invoquant l’absence de preuves d’un risque de persécution au Rwanda; ce qui est une preuve de méconnaissance de la Norvège de la nature du régime de Kagame. Le Dr Nkusi a ensuite été expulsé, et est arrivé à Kigali le 8 octobre 2016. Les autorités rwandaises l’ont immédiatement arrêté, et l’ont interrogé sur ses écrits et activités politiques. C’est ce genre de risque et danger qu’encourt aujourd’hui Monsieur Cyprien Kabatsi. Il faut noter que Human Rights Watch et d’autres organisations indépendantes ont aussi fait part de leurs inquiétudes sur ces cas.

Revenons maintenant, plus précisément, sur le cas de Monsieur  Cyprien Kabatsi, le Rwandais qui risque l’expulsion et reconduite à la frontière.  Kabatsi est passé par la frontière de Gatuna vers Kampala en 2015. Il n’a pas pu rester à Kampala, parce que dans ce pays voisin sa vie était aussi menacée par les agents de Kigali qui y avaient un accès facile. Par conséquent, il a pris la chemin de l’Europe à la recherche de l’asile politique dans un pays dont nous ne divulguerons pas le nom pour sa sécurité.

Le 15 décembre 1997, son frère Martin Rugemangenzi a été arrêté par les militaires du FPR (Front patriotique rwandais). Il travaillait pour le Médecin Sans Frontière et jusqu’à maintenant il n’est jamais réapparu. La disparition forcée de son frère Martin Rugemangenzi a été publié par Organisation Amnesty International dans un rapport publié le 15/06/1998, laquelle en a fait part dans un rapport dénonçant la multiplication des disparitions (Page 10).

Les persécutions, les tortures et les harcèlements dont il a été victime sont, en grande partie, liés à l’enlèvement de son grand frère Martin Rugemangenzi, et de son engagement dans un parti d’opposition PS Imberakuri.

Aujourd’hui sa famille est régulièrement harcelée et menacée au Rwanda et lui-même est poursuivi par les services de renseignements du Rwanda en Europe. Tous ses frères et sœurs vivent actuellement en exil et ils ont fui le gouvernement de Kigali. Voilà un autre cas d’un Rwandais qui risque une expulsion après avoir été débouté de sa demande d’asile politique, mais, aux yeux de ceux qui connaissent bien sa situation, son cas mérite bel et bien une révision ou réexamen dans le pays où il se trouve actuellement.