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14/02/2018, MNE Nkundabayo

L’Etat verse à Rwandair 50 millions par mois pour l’aider à sortir des difficultés financières
Kigali Convention Center aura coûté 300 millions de dollars, sans compter les intérêts du crédit!

Ce pays n’est pas une nation légère. C’est un pays lourd de son histoire et de ses drames, lourd de ses non-dits et de ses codes, lourd de son intelligence féroce et de sa beauté fiévreuse. C’est un pays charmant et hypnotisant, à la fois fascinant et déroutant, intriguant et intimidant.

Ce n’est point un pays qui s’appréhende à la légère. L’immersion est nécessaire pour s’imprégner de son essence même. Pour saisir certaines caractéristiques de la nature profonde de son peuple, qui ne se manifestent que de manière fugace mais qui sont essentielles pour mieux comprendre celui-ci, il faut un esprit vif et en alerte. Une fois le « cliché » pris, il faut se soustraire du champ d’irradiation du sujet pour mieux le restituer. Si cette précaution n’est pas prise, le rendu sera inévitablement biaisé par la diffuse influence locale. Il est difficile d’écrire toute la réalité que l’on perçoit sur un pays dans lequel on vit, à fortiori quand celui-ci n’est pas le plus tendre avec la liberté d’expression. De ceux qui vous parlent de ce pays, voyez au préalable d’où ils vous parlent, dans quelles conditions ils se sont fait leurs opinions et, surtout, jugez d’abord de leur influençabilité et de la vivacité de leur esprit.

L’eau potable se fait rare, même à Kigali, la capitale

Pour saisir la réalité de ce pays, il faut aller au-delà du flot d’informations des médias « mainstream », des organismes internationaux, des lobbyistes, des publicistes et autres communicants de tout poil. Ils vendent, presque tous, une image d’un pays de cocagne, martyr ressuscité et transformé en paradis par des dirigeants formidablement merveilleux. Ils ont inventé une histoire très manichéenne qui ferait pâlir de jalousie les scénaristes hollywoodiens où, d’un côté, on trouve des bons presque des anges et, de l’autre, des méchants odieux. Cependant, il faut reconnaitre aux dirigeants de ce pays le mérite d’être parvenu à imposer l’image et la « story telling » qui leur convenaient.

« Honte à celui qui se laisse avoir » ou « Pas de pitié pour les esprits faibles » peuvent résumer une certaine philosophie du peuple de ce pays. Dans certaines régions du monde on pense qu’il vaut mieux mourir comme un lion plutôt que de vivre comme un chien ; ici on dirait que c’est le contraire par les temps qui courent, chez une grande majorité. Cette mentalité fait de la vie de ce peuple une éternelle esquive et le condamne à ne jamais se départir d’une méfiance maladive et à un cynisme insoupçonnable. D’autre part, cette mentalité pousse certains à avoir un mépris exceptionnel pour ceux qui échouent et à trouver que tous les moyens soient bons pour parvenir à ses fins. C’est une mentalité d’endurcis sans scrupules à l’opportunisme assumée.

 

Dans ce pays la spontanéité est une tare, la duplicité une qualité. Le mensonge est un art qu’on tient en haute estime ; pour le vérifier il suffit de participer à un mariage traditionnel où les deux familles rivalisent de mauvaise foi : La famille du prétendant se voit dans l’obligation de s’expliquer sur des accusations aussi farfelues qu’imaginaires tout en évitant de tomber dans le piège disqualifiant que serait le fait de traiter ses hôtes de menteurs. Exercice aussi difficile que délicat.

Dans ce pays la vérité est relative ou subjective, le mensonge omniprésent. C’est une société qui considère que la vérité « pure » ne peut être exprimée que par des simples d’esprit ou des marginaux. Les hommes dignes de confiance et de considération, ceux qui ont leur place dans la société, ne peuvent avoir à la bouche qu’une « vérité » utile ; celle qui va dans le sens de l’intérêt général, dans le sens de l’ordre établi. Celle-ci est érigée en dogme.

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C’est un pays sans variétés d’opinion et sans variété de valeurs. Lorsque, dans ce pays, le rouleau compresseur de la machine à convaincre se met en branle rien ne résiste à son passage et au martelage inexorable et implacable d’une détermination sans faille qui ne s’arrête que lorsqu’il ne subsiste plus de doute dans l’esprit des tièdes et des hésitants.

Comme si cela ne suffisait pas, le pouvoir fait aussi preuve de constance dans la poursuite de ses adversaires, du plus important au plus insignifiant avec un acharnement infatigable qui met une pression insupportable à ces derniers. Au moindre soupçon, on élimine et on oublie. Quand il n’y a plus d’adversaires on en crée des nouveaux quitte à accuser des innocents pour des raisons qu’on a déjà expliquées, liées à la nécessité d’un ennemi. Face à cette machine infernale dédiée à la répression, beaucoup jettent l’éponge par usure et lassitude ou par simple constat d’impuissance.

La peur

Ce pays est une contrée où règne la peur. C’était ainsi avant, c’est de nouveau le cas. C’est cette peur qui est en train, entre autres, de casser les liens sociaux. Les gens, de peur de se compromettre avec des personnes qui seraient en délicatesse avec le pouvoir préfèrent s’isoler, allant même jusqu’à se faire porter pâle au mariage ou aux obsèques des proches.

C’est cette peur qui empêche les gens de réagir quand du jour au lendemain les dirigeants décident de chambouler l’éducation nationale, de modifier les lois qui régissent le foncier, l’habitat, l’agriculture, la santé etc. Et, tout cela, sans que ces virages inopinés à 180° soient justifiés par le moindre souhait populaire.

Ceux qui voient les leurs disparaître dans les mains des autorités ont peur de poser les questions qui s’imposent. Ceux qui ont la chance de découvrir les corps des leurs, osent rarement demander l’autopsie ou manifester publiquement leur peine. « Il n’avait qu’à la fermer » ou « Il n’avait qu’à faire comme tout le monde » sont souvent des mots qu’on attend dans des cas pareils, même quand il s’agit des proches. C’est cette peur qui fait qu’un responsable de l’opposition autorisée, ne trouve rien à répondre quand on lui demande ce qu’il reproche au pouvoir en place.

Quand on a pris la mesure de la terreur qui règne sur ce pays, on a, presque, tout compris. « Comme il faut de la vertu dans une république, et dans une monarchie, de l’honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique : pour la vertu, elle n’y est point nécessaire, et l’honneur y serait dangereux. » Montesquieu dans « De l’Esprit des lois ».

Pensée unique

Sur l’«autoroute» nationale de la pensée unique, tout le monde se garde de ralentir et prend soin d’éviter les sorties. Ecrire ou essayer de dire la vérité, est un exercice difficile et périlleux pour un ressortissant de ce pays. L’instinct de survie dicte aux gens de se taire ou de travestir la vérité. Les gens ont accepté de ne plus se faire leur propre opinion sur les réalités du pays et adopté les « prêts à penser » confectionnés par le pouvoir.

Chaque fois qu’un habitant de ce pays s’exprime sur la situation de celui-ci, on a l’impression d’écouter un élève réciter une leçon plus ou moins bien apprise. La capacité des uns à reproduire ces idées en donnant l’impression qu’elles sont le fruit de leurs propres réflexions peut atteindre des sommets de performance qu’un non averti est facilement dupé.

Dans ce pays, il ne suffit pas de se taire car un silence trop appuyé peut être pris pour une désapprobation. Dès lors, Il ne suffit plus d’être capable d’assimiler la doxa du système, mais il faut aussi être capable de la restituer à la virgule près en cas de besoin.

Les esprits libres n’y faisant plus de vieux os, tout le monde se garde d’avoir sa propre opinion. De peur de se trahir, les gens s’empêchent de penser. 

 L’illusion

Dans ce pays, village Potemkine par excellence, tout est illusion : Le progrès ne touche que les couches de la haute société qui, il est vrai, ont des raisons d’être satisfaites ; et les chiffres sont truqués. Tout est dans le paraître : paraître éduqué, paraître moderne, paraître branché et paraître aisé. Tout ce maquillage ne peut tromper un regard avisé : Les pauvres ont interdiction de trahir leur indigence en ville, l’éducation nationale est une calamité, le semblant de sécurité est au prix d’un flicage extrêmement étouffant. L’envers du décor est peu reluisant.