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15/12/2020, La Rédaction

L’année qui s’achève restera à jamais dans la mémoire de Rwandais pour plusieurs raisons. Certaines personnalités ont particulièrement marqué les esprits, et attiré l’attention d’un grand public. Parmi elles, trois sont sur le podium. Eh bien, comment et pourquoi ?

S’il fallait revenir sur de grands événements de l’année, il y en aurait une dizaine, voire plus : la nomination du premier Cardinal rwandais Mgr Antoine Kambanda, la redoutable pandémie (covid-19) qui a aggravé situation dans un pays comme le Rwanda, etc.

Parmi d’autres faits marquants l’année 2020, certains observateurs abordent sans détour l’expropriation non indemnisée pour les habitants de Kangondo après la démolition brutale et impitoyable de leurs maisons. Un acte qui a provoqué la détresse et les larmes de mamans avec leurs enfants sous la pluie, sans avoir où poser la tête, on dirait un chaos comme si le pays était dans l’anarchie.

Encore une fois, au Rwanda, si on restait sur des faits marquants de l’année, on pourrait aussi pointer du doigt le dysfonctionnement de plus hautes autorités, ou la quasi-absence physique du Président rwandais Paul Kagame dans l’exercice de ses fonctions, la rumeur ou la polémique au sujet de sa mort supposée, ou purement et simplement sa mort politique quasi-actée aux yeux de certains observateurs. Mais ici, le sujet concerne précisément les personnalités qui ont particulièrement brisé les cœurs des Rwandais.

Ces personnalités ont remarquablement réuni un nombre non négligeable de Rwandais qui attendent impatiemment un État de droit dans lequel tous les citoyens sont traités de la même façon. En 2020, les trois personnalités que nous allons présenter ont considérablement attiré l’attention de Rwandais qui rêvent d’un pays réconcilié. Ces personnalités ont aussi paradoxalement attiré l’attention des irréductibles du régime totalitaire, mais dans le sens opposé bien entendu.

La première personnalité c’est Kizito Mihigo

C’est l’homme qui a sacrifié sa jeunesse et toute sa vie par amour de ses prochains et spécialement pour ses compatriotes. Sa réputation aura traversé les frontières pour atteindre les quatre coins du monde. Enfants, jeunes, adultes, Rwandais comme étrangers, témoignent de leur admiration et attachement. C’est ce qui s’est passé le 25 juillet dernier, la date de son anniversaire.  Tous les continents lui ont rendu un vibrant hommage,  accompagné de morceaux de ses chansons  reprises par les compétiteurs.  De la Belgique jusqu’en Afrique du Sud, en passant par l’Ouganda, le Kenya, le Burundi, la Zambie, Malawi, Mozambique, … De la Russie au Canada en passant par la Pologne, l’Italie, la France, l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, … De l’Australie aux Etats Unis d’Amérique en passant par l’Argentine, Costa-Rica, les Antilles, Haïti et bien d’autres. Auteur, compositeur et chanteur de grande renommée, Kizito Mihigo avait compris la problématique du Rwanda. Mais pas seulement. Il s’est investi en apportant sa pierre à l’édifice pour contribuer à la reconstruction d’un pays harmonieux.  De façon digne, inspirée, non violente mais solide, il aura démontré que pour vivre ensemble, les Rwandais devraient cultiver en eux-mêmes les valeurs d’amour et de pardon, pour pouvoir cheminer vers une véritable réconciliation.

Rescapé du génocide perpétré contre les Tutsis, Kizito Mihigo s’est refusé d’ignorer ni rester indifférent aux crimes jusque-là « sans nom », crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis, contre les Hutus. Sa position purement humaine que le régime dictatorial aura malheureusement prise pour un « crime de lèse-majesté. » Malgré le danger plus que manifeste, Kizito n’abandonnera jamais sa mission. Comme il écrit dans son livre paru après son décès, les hauts cadres du régime lui demanderont de laisser tomber le projet de son association KMP qu’il avait fondée. Il ne reculera pas d’un iota. Il savait bien que cela pouvait lui coûter cher, très cher.

Kizito était porteur d’un message indispensable et incontournable. Il disait que « le message est plus important que le messager ». Il était conscient du danger qu’il encourait en tant que messager, mais il a porté ce message jusqu’au bout. L’annonce de son décès par la police le 17 février 2020 engendra un choc et un traumatisme à l’intérieur comme à l’extérieur du Rwanda. Ceux qui connaissaient Kizito n’ont pas hésité une seconde, pour dire que c’était un martyr, et qu’il ferait partie  de la communauté de Saints, tôt ou tard.

La lumière d’amour et de dignité humaine enclenchée par Kizito Mihigo, reste allumée parce qu’il y a beaucoup de femmes et d’hommes qui la portent, et clament haut et fort qu’elle ne s’éteindra jamais. En tentant, de le faire taire, le régime totalitaire a inconsciemment fait connaitre et propulser le messager et son message à ceux qui ne le connaissaient pas encore.

La deuxième personnalité, c’est l’Abbé Thomas Nahimana

Depuis 2013, il est suivi et connu à travers ses articles ou ses interventions dans différents médias. Il s’est fait connaître spécialement en 2016-2017 quand, à deux reprises, le régime de Paul Kagame lui a barré la voie de retour dans son pays, alors qu’il avait l’intention de se présenter aux élections présidentielles. En 2020, c’est l’homme politique rwandais le plus écouté quotidiennement. Endéans les 24 heures d’un lancement d’une émission, il est suivi spectaculairement par 20 milles personnes, presque chaque jour, et ce, depuis neuf mois. De quoi parle-t-il sur sa chaîne youtube « Isinijuru TV » ?

D’aucuns disent qu’il ne parle que de la mort de Paul Kagame ! D’aucuns disent d’ailleurs, qu’il en abuse, et lui rétorquent que non seulement c’est un sujet sans fondement, mais aussi qu’il le fait pour attirer du monde sur sa chaîne. Dans une interview, le 06 septembre 2020, le président Kagame a dû réagir face à cette « rumeur » mais en disant qu’il n’était pas sûr que l’Abbé Nahimana puisse le croire sur parole. Même à ce jour, l’Abbé Nahimana persiste et signe, en alléguant que: « la mort politique et physique de Paul Kagame, serait soigneusement tenue cachée par les caciques du régime, experts en manipulation de l’opinion nationale et internationale, afin de bloquer l’ouverture de l’espace politique et l’avènement d’un régime politique plus humain. »

Cette année, l’Abbé Thomas Nahimana est intervenu dans une centaine d’émissions, sur sa chaîne ou invité sur d’autres radios ou télévisions. En date du 14 décembre 2020, sa chaîne aura été visitée par près de 5 millions et demi de fois depuis février 2020; c’est-à-dire, à moins d’une année! Pourquoi un tel engouement ? Est-il possible d’attirer autant de monde pendant presque dix mois autour d’un seul sujet, pire encore pris pour imaginaire ? Quoi qu’il en soit, il est impossible de renier qu’il est actuellement le plus suivi des politiques dans le paysage rwandais.

Pour contrarier ceux qui lui reprochent de ne parler que de la mort du président, l’Abbé Thomas Nahimana déroule les grands thèmes qu’il a développés durant toute l’année, et explique ses motivations: « En 2020, le pouvoir de Paul Kagame et son FPR se sont investis de manière démesurée dans l’injustice et dans le terrorisme étatique » déclare-t-il pour commencer. Il poursuit : « l’assassinat du chanteur Kizito Mihigo, en février 2020, est pour beaucoup, cette goûte qui a fait déborder le vase ».

Les thèmes principaux de ses interventions font échos notamment avec « la responsabilisation du peuple » dans la lutte contre le capitalisme sauvage, l’esclavagisme (et le clientélisme), installés par la clique du dictateur Kagame comme stratégies politiques. En politique de façon officielle depuis 7 ans, l’Abbé Thomas Nahimana, énumère d’autres thèmes qu’il a développés dans ses interventions sur sa chaîne : « la conscientisation du peuple sur sa vraie force de changement ; le sens de la République et sa différence d’avec la monarchie ancienne ; les problèmes fonciers qui enfoncent la population dans la misère ; la nécessité et l’opportunité de l’émergence d’une nouvelle génération de Leaders politiques ; la coopération et la pacification de la Région des Grands Lacs africaines.

Reconverti en exil, en expliquant que l’heure était tellement grave qu’il se sentait beaucoup plus au service du peuple en s’engageant en politique, l’Abbé Nahimana n’a pas tout abandonné de la prêtrise. Tous les dimanches, il prêche. Son homélie d’une heure est régulièrement suivi en direct d’environ 300 personnes. En 2020, il a coordonné et animé des prières spéciales ; parfois les neuvaines, d’autres pour la paix et le bien du pays. Mais, son ambition principale est restée celle d’un opposant au régime du moment.

Certains observateurs diront que si le régime du FPR lui a barré la route de retour au bercail en 2016, et puis en 2017, c’est que certainement ils considèrent l’Abbé Thomas Nahimana comme l’homme politique le plus redoutable devant les suffrages du peuple. Certains notables de ce parti qui règne sur le pays depuis près de trois décennies, disent régulièrement que le Rwanda que souhaite l’Abbé Nahimana ne verra plus jamais le jour.

L’Abbé Thomas Nahimana qui a toujours dit qu’il prône la voie pacifique, et ne cesse d’inviter le FPR au dialogue national hautement inclusif, réplique en ces termes: « la révolution pour laquelle je me bats, est très simple à comprendre : les clivages politiques fondés sur l’ethnisme et le régionalisme ont détruit le patriotisme et l’espoir de vivre du peuple, faisant ainsi du Rwanda un Etat sauvage et très dangereux. Il faut rassembler largement pour bâtir un Rwanda éminemment social et qui garantit l’égalité de chance et de fierté nationale à tous les enfants de ce pays. La condition unique essentielle à la réussite d’un tel projet étant l’ouverture réelle de l’espace politique incarnée par un multipartisme effectif et responsable. »

L’Abbé Thomas Nahimana vient de mettre en place un nouveau gouvernement rwandais en Exil. Parmi les nouvelles figures, Jean Paul Ntagara comme Premier Ministre. Quand on demande à l’Abbé Nahimana, (qui en est Président), le sens d’une telle instance, il répond:  « les autorités qui étaient sensées servir le peuple rwandais ont lamentablement failli à leurs missions, et ne respectent pas la Constitution. Nous sommes une alternative pour les remplacer afin de redresser le pays. Le travail commence immédiatement en attendant qu’on retourne au pays. La mise en place de ce gouvernement n’est pas seulement un message symbolique, mais, c’est surtout du concret et les actions qui doivent être menées par l’ensemble des membres du cabinet sont déjà en cours. »

La troisième personnalité c’est Aimable Karasira

Aimable Karasira Uzaramba avait commencé par exprimer ses opinions, sa façon de voir le pays et le monde, à travers ses chansons. Il n’arrêtera pas ; il le fera davantage en 2020 sur son micro. Il traite les sujets de société, et ne s’empêche d’aborder les sujets les plus sensibles avec un œil critique.

Après l’assassinat de Kizito Mihigo, Aimable Karasira compose une belle mélodie à travers laquelle il lui rend un hommage vibrant, à la hauteur d’un grand artiste très populaire et exemplaire sur le plan de valeurs humaines. Dans cette chanson Karasira s’adresse au regretté dans ces termes: « Kizito Mihigo, tu es un martyr, un héros et un apôtre de la vérité. On prend le relais pour que ta lumière ne soit pas éteinte, on suivra ton bel exemple d’amour et dignité humaine, et ce, à jamais. » Karasira aura été un des rares artistes à avoir accompagné Kizito jusqu’à sa dernière demeure.

En 2020, Aimable Karasira ne se sera jamais préoccupé de ses propres soucis ; il pense aux autres, surtout ceux qui ont le plus souffert. Il aura visité les handicapés, les oubliés ou ceux qui subissent le poids de la misère. Sur son micro, Karasira élèvera la voix pour que les bienfaiteurs leur viennent en aide. A l’intérieur du pays, il défend la liberté d’expression à sa manière. Sur sa chaîne suivie d’environ 55 milles personnes, Aimable Karasira sera le premier youtubeur à accorder la parole aux opposants du régime de Paul Kagame.

À Kigali, Karasira visite les populations expropriées de force et sans indemnisation à Kangondo. Il leur donne une opportunité de faire entendre leur détresse. Aimable Karasira a compris que le droit d’expression s’arrache; ne se donne pas. Il ne s’exprime pas seulement sur sa chaîne; il accepte aisément des interviews sur les chaînes extérieures que le régime ne digère guère ou qu’il considère comme celles des « ennemis ». Karasira ne mâche pas ses mots, il dit clairement: « on peut dire qu’il y a des gens qui n’aiment pas le régime politique qui gouverne, mais tous les citoyens aiment leur patrie. »

Aimable Karasira Uzaramba subit de virulentes attaques verbales, et les intimidations de la part des Intore (milices) qui soutiennent le régime du FPR; rien n’y fait, l’artiste les remet à leur place, dans une réplique sans détour à travers ses interviews et ses chansons composées ad hoc.

Comme à l’époque de grands penseurs et philosophes, Aimable Karasira ne se laisse pas écraser ni impressionner sans rien dire, malgré la terreur sans précédente. En 2020, il aura tout dit sur les sujets les plus sensibles notamment le génocide rwandais. Ça lui coûtera son travail de professeur, mais il n’aura pas vendu son âme, ni sa conscience, ni son intelligence. En 2019, plusieurs personnes l’avaient plébiscité parmi trois personnalités remarquables de l’année. Aimable Karasira Uzaramba reste sur le podium en 2020, parmi celles qui ont le plus attiré l’attention du public.