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06/07/2020, Opinion

Par Pie Kamoso et Albert Bizindoli

« Les camarades du 5 juillet 1973 ». En bas, 3ème de gauche à droite Juvénal Habyalimana, avec Grégoire Kayibanda

Le 5 Juillet 1973, un groupe d’officiers à la tête duquel se trouve le Ministre de la Garde Nationale, le Général Major Juvénal Habyalimana renverse le Président de la République Rwandaise Grégoire Kayibanda au pouvoir depuis octobre 1961, ainsi que son gouvernement, et annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. Ces Institutions sont remplacées par un Comité dit pour la Paix et l’Unité Nationale.

Selon une opinion très largement partagée, la perpétration de ce coup d’état, est en partie responsable des malheurs que le Rwanda a connus. Le meurtre du président Kayibanda et de son épouse, l’assassinat de plus d’une cinquantaine de gens originaires  du Sud (6 ministres, 6 députés, 2 responsables de parti, 7 officiers de l’armée, 11 hauts fonctionnaires, de nombreux fonctionnaires subalternes, des journalistes et des commerçants), perpétrés dans le prolongement de ce coup d’État, ont engendré des tensions régionales entre le Nord et le Sud qui persistent dans certains milieux rwandais jusqu’à ce jour.

Selon James Gasana, ancien ministre de la Défense (1992-1993), ces assassinats expliqueront en bonne partie la résistance aux changements politiques des années 1990 qu’exercera Habyarimana et son entourage. La peur de la revanche du Sud contre les auteurs de ces meurtres sera un puissant facteur de blocage de la mise en place du gouvernement de transition à base élargie [dont le premier ministre allait venir de l’ancien parti de feu président Grégoire Kayibanda] (James Gasana K., Rwanda : du Parti-État à l’État-Garnison, p.31).

Aussi, poursuit James Gasana, le système d’équilibre ethnique et régional instauré par le président Habyarimana, au lieu de corriger les « erreurs » reprochées au président Kayibanda a conduit à une politique de discrimination. Une partie des Rwandais s’est vu exclue, … Le clientélisme et le problème des disparités socio-économiques se sont également aggravés (Gasana).

Dans un courrier adressé au Président Habyalimana le 25 février 1991, et intitulé « testament adressé au Peuple Rwandais », Gasingwa Germain En sa qualité « de patriote ayant fait partie des premiers leaders incontestés de la Révolution Rwandaise et promoteurs de l’indépendance »,… comme il se définit lui-même, note ceci : « La  Révolution de 1959 avait pour objectifs de mettre fin à l’exploitation et l’injustice et de mettre le pouvoir aux mains du peuple. …. Les promoteurs de cette Révolution  n’étaient pas guidés par la soif du pouvoir et des richesses mais par le souci du bien-être et de la libération des masses populaires »A l’inverse de ces idéaux, « Les collaborateurs les plus influents que vous vous êtes choisis ont été presqu’exclusivement guidés par leurs propres intérêts et ne se sont pas souciés des intérêts de la masse, …   II s’est ainsi constitué autour de vous une petite minorité composée aussi bien de Tutsi que de Hutu dont l’action aboutit au même résultat que celui de l’ancienne minorité féodale : confisquer le pouvoir et exploiter le travail du peuple à son propre profit.  Les acquis de la Révolution note-t-il poliment, risquent d’être compromis.

Plus grave, poursuit Gasana, le nouveau régime n’a pas œuvré à la perpétuation de la Révolution sociale, – le fondement même de la République – et de son héritage politique et idéologique –  en supprimant ou en négligeant « les dates anniversaires commémorant des évènements historiques importants liés à la révolution de 1959-1961, telles que le 28 janvier et le 25 septembre »(Gasana, p. 26). Une  citation tirée de l’article de Olivier Nyirubugara, « Coup d’Etat du 5 juillet : Révolution morale ou contre révolution sociale ? juin 2007

Le Général Léonidas Rusatira va encore plus loin ; selon lui,  la perpétration de ce coup d’état,  la gestion du Pays qui va en résulter, ont « semé les germes de la guerre d’octobre dont les conséquences sont le génocide et le retour à un asservissement pire que les ténèbres antérieures à la libération de 1959 ».

L’objectif de cet écrit n’est pas de faire le bilan d’un régime dont la responsabilité  dans la descente aux enfers du Peuple  rwandais semble indubitablement engagée,  mais de parler de cette date du 5 juillet. 47 ans après, les  circonstances de ce Coup d’Etat restent en effet obscures, controversées.

Nous allons dans cet écrit soumettre à un examen attentif le récit officiel, afin d’aider le lecteur à comprendre réellement ce qui a pu se passer au cours de cette nuit et afin d’aider les jeunes générations à comprendre l’histoire de notre pays.

Nous voulons à cet effet, répondre aux trois questions suivantes :

– Que s’est-il passé vraiment passé dans la nuit du 4 au 5 juillet 1973 ?

– Le Coup d’Etat du 5 juillet fut-il un acte spontané ou un complot ourdi de longue date ?

– Qui a fait ce coup d’Etat ? Le général Habyarimana tout seul, le Haut commandement de la garde nationale ou une junte militaire régionaliste ?

  1. Déroulement des faits dans la nuit du 4 au 5 juillet 1973

À l’heure qu’il est, aucun autre témoin de la scène qui s’est déroulée à la résidence du président Kayibanda en cette nuit du 4 au 5 juillet 1973n’a pu s’exprimer publiquement. Dès le lendemain, c’est-à-dire le 5 juillet, le général Habyarimana sera le seul à pouvoir donner sa version des faits. Par la suite, la plupart des dignitaires du temps du président Kayibanda vont être emprisonnés et par la suite tués.  Plus jamais, ils ne parleront.

Le Général Habyarimana reste la seule source d’informations concernant les faits qui se sont déroulés cette nuit, à la résidence du président Kayibanda. Ce qui va être dit dans les lignes qui suivent, provient de témoignages audio et écrits donnés par des personnalités qui disent rapporter ce que le général Habyarimana leur a personnellement raconté ou ce qu’ils ont vu et entendu.  Il s’agit de : Mme Habyarimana, la veuve du général Habyarimana ;du Ministre André Sebatware, collègue de Habyarimana pendant plusieurs gouvernements de la première République (en 1973 ministre de l’Intérieur et des Affaires judiciaires) ;du Colonel Laurent Serubuga, ancien chargé du personnel puis Chef d’Etat-Major adjoint de l’Armée Rwandaise, un ami de longue date du général Habyarimana, un frère d’armes, et un proche collaborateur pendant de longues années ;et du général Léonidas Rusatira, ancien chef de cabinet, puis Secrétaire Général au ministère de la Défense(1970-1992).

La plupart des Rwandais ne connaissent de ces événements que ce que la rumeur a longtemps colporté ; d’autres connaissent la version de l’un sans connaître celle des autres. Une lecture croisée de leurs témoignages devrait permettre de démêler le vrai du faux, de se faire une idée claire de ce qui a été ou pas.

Que disent-ils ?

Le recoupement de plusieurs versions semble confirmer que le général Habyarimana passe la journée du 4 juillet 1973 à Gisenyi pour des raisons personnelles. Le président Kayibanda n’est informé de rien et le fait chercher plusieurs fois en vain. Quand revient-il et comment vont se succéder les événements ?

Le Récit de la veuve de Habyarimana(« Portrait de Juvénal Habyarimana », interviewsur RFI : Archives d’Afrique, 2015)

Le jour du coup d’état, il n’était pas à la maison, il était parti préparer le mariage de son petit frère à Gisenyi.  J’ai vu des gens défiler pour demander où il était, disant que le Président le cherche.  Je leur disais qu’il n’était pas là, … Il est rentré tard vers 9 h du soir, il était fatigué et s’est mis au lit, je lui avais dit que les gens étaient venus le chercher.  Aussitôt au lit, les gens ont commencé encore à défiler. Il était fatigué, il ne s’est pas levé. La troisième personne c’était un militaire qui a insisté, … Il s’est levé et est parti, … on l’a attendu, puis il est revenu vite en prenant les clésde l’Etat-major.  Je ne l’ai plus revu cette nuit, … des militaires sont venus à la maison. Un officier a appelé vers 6 h pour nous dire de na pas nous inquiéter.

Récit du Ministre Sebatware(Ruhengeri, territoire du Rwanda : Jadis, hier, aujourd’hui,p.158-159)

Quelques semaines après le coup d’état, Thaddée Bagaragaza, ancien Président de l’Assemblée Nationale et André Sebatware, ancien Ministre de l’Intérieur et des Affaires judiciaires sont reçus par le général Habyarimana chez lui.  Il leur raconte ce qui s’est passé : le 4 juillet dans la soirée, deux fonctionnaires de la Présidence accompagnés du capitaine Gasake se présentent chez lui pour lui annoncer que Kayibanda veut le voir. Il prend la voiture ; arrivé chez le président, comme il est d’habitude chez les militaires, il gare la voiture en position de départ. Quand il arrive à la porte, leprésident vient lui ouvrir. Habyarimana voit des personnes dans le salon du Président qui se sauvent à son arrivée. Il prend peur et retourne à sa voiture, démarre et part d’abord chez lui, puis à l’état-major où il réunit les officiers supérieurs pour organiser le coup d’état.

Récit du ColonelSerubuga(Rwanda. Juvénal Habyarimana. La ligne de crête de sa trajectoire. Mémoires du Colonel Serubuga, l. 1320-1349).

… je suis au lit depuis une demi-heure, quand le téléphone sonne un peu avant 22 h … le général Habyarimana veut me voir à l’Etat-majorimmédiatement. De mon domicile sur l’avenue de l’armée, je décide de faire à pied la centaine de mètres qui me séparent du campKigali. Sur la route, tout semble en ordre.  Le Général est seul quand il m’ouvre la porte… il me dit sur un ton grave : « la situation est grave, je viens d’échapper à un attentat chez le Président Kayibanda. Ils avaient tendu un piège et cette fois c’est moi qui allais y passer. J’ai pris la décision de mettre fin aux nuisances de ce gouvernement ». Pour les détails, il me parle de sa convocation à la résidence présidentielle à une heure inhabituellement tardive. Il me parle d’un accueil par un groupe autour du Président qui, par de petites phrases assassines l’a livré à la cohue et à la risée de l’assistance. C’est au moment où l’un d’eux (qu’il désigne comme mon filleul) aurait voulu l’empoigner, qu’il serait parvenu à se dégager et à regagner la sortie. Au seuil de la porte, un coup de feu au pistolet petit calibre aurait été tiré en sa direction par un des poursuivants. À la voiture, il aurait demandé à son chauffeur de démarrer et de quitter les lieux aussitôt.

Ce que Habyarimana a raconté à la Nation(Discours, messages et entretiens de Son Excellence le général-major Habyarimana Juvénal, 1973-1974, p.20) :

Dans son discours à la nation du 1eraoût 1973, le Général Habyarimana déclare :

J’ai échappé à un plan odieux, cynique, digne seulement de la méchanceté de ceux qui l’ont préparé… Une liste des personnalités à éliminer avait été élaborée par l’entourage de l’ancien Président Kayibanda. Ce ne fut que par miracle que j’ai échappé au piège me tendu le 5 juillet 1973 à une heure du matin. Je devais disparaitre le premier, suivi d’un carnage des plus affreux.

Des contradictions notoires

D’autres avant nous, ont déjà eu l’occasion de souligner l’invraisemblance de ce scénario digne d’un film de Hollywood.  Quand ils lisent ou écoutent cette histoire, beaucoup de rwandais sourient et la balayent d’un revers de la main. Je vous laisse en juger vous-mêmes.

Même le général LéonidasRusatira, lui qui à l’époque était secrétaire général au ministère de la Garde Nationale en 1973 et témoin de première heure du coup d’état, jugece récit invraisemblable.  C’est dire ! Pour lui, « le coup d’état du 5 juilletfut le résultat d’une mise en scène pour le justifier et lui retirer son caractère de complot ».  (Rwanda : droit à l’espoir, 2005).

Mais l’invraisemblance du récit ne suffit pas pour l’invalider. Nous ne saurions seulement en sourire, sans montrer pourquoi et comment ce récit est une pure fiction. Il y a tellement de contradictions, de différences, d’incohérences, qu’onpeut se demander comment ce récit a pu tenir si longtemps sans être questionné. Est-ce le manque de jugement critique ou la peur de l’autorité qu’impose le pouvoir ?

La 1ère incohérence : La voiture ; avec ou sans chauffeur.

Contrairement au récit du colonel Serubuga à qui le général Habyarimana dit qu’il a demandéà son chauffeur de démarrer, àMonsieur Sebatware le général Habyarimana dit qu’il était seul, mais avait laissé sa voiture dans la position départ.

2ème incohérence : Présence ou pas d’autres personnes au salon ? Habyarimana et Kayibanda sont-ils seuls au salon ou avec d’autres personnes ?

Selon la version de Sebatware, Habyarimana s’enfuitdès que le Président lui ouvre la porte, et qu’il voitdes personnes se sauver à son arrivée.  Alors que le général Habyarimana a parlé au colonel Serubuga d’un accueil par un groupe autour du Président qui, par de petites phrases assassines l’a livré à la cohue et à la risée de l’assistance !

La 3ème incohérence : Le coup de feu au pistolet qui aurait été tiré en la direction du général Habyarimana.

Selon la version racontée au colonel Serubuga, au seuil de la porte de la résidence du président Kayibanda, un coup de feu au pistolet petit calibre aurait été tiré en la direction du général Habyarimana par un des poursuivants.

Dans la version racontée au ministre Sebatware, le général Habyarimana a omis cette information. Une vérification de cette version des faits peut être trouvée dans le livre de Faustin Ntilikina, ancien officier supérieur des Forces Armées Rwandaises. Ilaffirme que d’ après les information qu’il a recueilli à ce sujet, aucun coup de feu n’a été tiré  le soir du 4 au 5 juillet à la résidence duprésident Kayibanda, ni par le peloton de police militaire assurant la garde de la résidence présidentielle, ni par les officiers de l’entourage du président Kayibanda(Rwanda: Les Forces Armées, Répondre à l’Histoire, p.75).

La 4èmeincohérence : La chronologie des faits.

Quand tout cela se passe-t-il ?  À 1 h du matin, comme le général Habyarimana le déclare à la nation dans son discours du 1eraoût : « j’ai échappé à un piège me tendu le 5 juillet 1973 à une heure du matin » ou avant 22 h, comme il l’aurait dit au colonel Serubuga ?

L’on notera que quand le colonel Serubuga arrive à l’Etat-Major aux environs de 22 h, le général Habyarimana lui annonce avoir déjà pris toute une série de mesures dans le cadre de la sécurité publique. Ces mesures incluant l’ordre de bloquer toutes les issues de la résidence présidentielle, de faire débrancher la liaison téléphonique des résidences du Président et des ministres et d’occuper militairement les points vitaux de la capitale.On comprend qu’il s’est mis à l’œuvre longtemps avant 22 h.

Comment se fait-il qu’après avoir mis en place tout le dispositif du coup d’état un peu avant 22h, il échappe à un attentat à la résidence présidentielle à une heure du matin alors que le président Kayibanda est déjà sous résidence surveillée depuis quelques heures et que les points vitaux de la capitale sont bouclés parl’Escadron de reconnaissance ?

Comment, au vu de tous ces éléments, peut-on s’empêcher de penser que ce récit est une pure fiction ? Comment ne pas penser queHabyarimana n’est jamais allé à la résidence du président ?Aucun autre témoin n’a pu le confirmer.

Malgré les perquisitions et saisies des documents de l’ancien président Kayibanda, personne n’a jamais vu la liste de ces personnes qui devaient mourir, ni celle de ceux qui devaient les tuer.  Les explications détaillées promises par le Haut commandement de la Garde Nationale ne sont jamais arrivées. Par contre, le 18 juillet 1973, le général Habyarimana a lui-même avoué à un journaliste à Goma qu’il ne connaissait pas les détails du « plan d’extermination » dont il accusait le président Kayibanda.

On peut raisonnablement conclure que récit de la nuit du 4 au 5 juillet 1973 est une fable dont l’objectif est de légitimer le coup d’état militaire, vanter l’héroïsme du général Habyarimana et soulignerle caractère spontané de son passage à l’acte.

On pourrait en sourire, si des hommes et des femmes n’avaient pas été tués au nom de cette fable. Ils ont été tués, après que leur honneur eût été trainé dans la boue. Oui ! Malgré tout, cette fable, elle a été trop longtemps soutenue par une certaine élite qui a refusé toute analyse critique et toute discussion constructive sur ces événements clés de l’histoire du Rwanda.

  1. Le Coup d’Etat du 5 juillet fut-il un acte spontané ou un complot ourdi de longue date ?

Selon la version officielle qu’on retrouve dans les messages, entretiens, et discours officiels, le général Habyarimana fait le coup d’état parce qu’il vient d’échapper à une tentative d’assassinat à la résidence du président Kayibanda, assassinat qui devait être suivi par des massacres à grande échelle. « L’idée du coup d’Etat fut envisagé sur le moment même où il recevait des menaces du président de la République »,  Shimamungu, (p. 18)

Le 10/07/1973, le nouveau  président accorde une interview au journal le Soir, dans lequel il laisse même comprendre que dans cette nuit du 4-5 juillet, il était en pyjama à la résidence du président. Il déclare : « Je vous assure cependant que je n’avais préparé aucun coup d’Etat. La décision n’a été prise qu’à l’extrême limite au moment où je me suis rendu compte de l’ampleur du danger ».

Cette version d’un coup d’Etat spontané s’est longtemps raccrochée  à la fable de la nuit du 4 au 5 juillet, dont nous venons de montrer le caractère très douteux.  D’autres arguments  contestent cette version

Le 17 juillet 1973, l’ambassade des USA faxe un câble au département d’Etat (déclassifié en 2005 et depuis publié par Wikileaks) sur l’événement du 5 juillet 1973.  Dans ce télégramme l’ambassadeur affirme qu’un coup d’état aussi efficace ne pouvait pas ne pas avoir été préparé en avance. Il  a ajouté que l’ambassadeur d’Allemagne lui avait dit que lors de sa conversation avec Habyarimana le 7 juillet 1973 celui-ci lui avait confirmé que la Garde Nationale avait été prête à intervenir depuis un certain temps !

Par ailleurs, dans les mois qui le précèdent, le coup d’étatest le sujet de toutes les conversations dans Kigali. Ceux qui étaient à Kigali  à cette époque ne nous contrediront pas. Les gens voient, entendent, comprennent. Ils attendent le dénouement.

Des préparatifs  au sein de l’armée

Selon Mureme Bonaventure, une information que m’a confirmé la veuve d’un des officiers concernés, que je ne nommerai pas, au cours du mois de mars 1973, L’ état-major de l’armée entreprend une série de mutations au sein de l’armée dont on comprend très vite qu’elles visent à éloigner de la capitale les officiers du Sud du pays, en y concentrant ceux du nord du pays. Le président Kayibanda interrompt la manœuvre,  qui sera malheureusement reprise vers la fin de juin.

Le 19 mai 1973, un groupe de jeunes officiers (Originaires du Sud) surpris par un exercice militaire non prévue dans le programme d’instruction annuel et qui impliquait des unités d’élites, en avisent le Président et le mettent en garde contre une tentativevisant à s’emparer du pouvoir (Serubuga, relate cet événement dans son livre cité plus haut).

A Kigali,  le climat est à la psychose généralisée. Au sommet de l’Etat, les gens du Sud ont peur. Ils savent qu’ils ne font pas le poids, mais ils croient naïvement que Kayibanda constitue un rempart. De l’autre côté, des actes d’insubordination, voire d’agression se poursuivent. Même le président Kayibanda n’est pas épargné.

Le Président Kayibanda essaie de desserrer l’étau

La nomination au gouvernement en février 1972 du capitaine André Bizimana originaire de Gitarama et du capitaine Jean Baptiste Seyanga originaire de Kibungo, était censé leur  donner plus de poids au sein de l’armée pour contrebalancer l’influence des officiers du nord.

En avril 1973, le lieutenant-colonel Alexis Kanyarengwe quitte la direction de la sûreté nationale pour être Recteur du Petit-séminaire de Nyundo. Le major AloysNsekalije, chargé de la Police au sein du ministère, est envoyé à l’Office du Tourisme. Le major Sabin Benda quitte le commandement du camp Kigali pour aller dans les plantations de thé de Shagasha à Cyangugu. Une décision qui vise à  rééquilibrer le commandement de l’armée au profit des autres régions du Rwanda. Mais aussi pour casser un groupe dont il a compris les velléités de nuisance.

Le 26 juin 1973,Kayibanda  dissout la  Police nationale. Une décision qui est censé renforcer la démarche en coursen cassant caractère monolithique de cette armée.

Des décisions qui vous l’aurez deviné, exacerbent la tension au lieu d’apaiser la situation.

Le Président  tente aussi la conciliation

Ces quelques extraits de ses  discours  (entre le 1er janvier 1973 et le 1er juillet 1973)    montrent que le président Kayibanda soupçonne une tentative de déstabilisation  et espère encore pouvoir désamorcer le conflit par le  dialogue.

Lors de son discours du Nouvel An 1973, le présidentproclame 1973 Année de la paix. Il insiste  sur la nécessité de la paix pour arriver au développement. «Chers amis et collaborateurs, cherchons la Paix, …Nous parlons hautement de la paix, il s’agit de notre conviction personnelle, il s’agit de notre politique gouvernementale…  Je vous demande, chers collaborateurs de veiller à la Paix et à la tranquillité publique : ce souci doit appartenir à tous les citoyens, et spécialement les hommes de la Garde Nationale et de la Police, les juges et toute personne chargée d’une responsabilité publique, … »

En date du 22 mars 1973, dans son message de pacification des troubles ethniques qui s’étaient passés dans tout le pays, le président Kayibanda  fait allusion aux rumeurs de coup d’état. Il s’  exprime en ces termes : « D’autres gens parlent de préparation de coup d’état: ceci ne dérange en rien le Gouvernement que Je dirige depuis 1960. Ce qui est supérieur à nous tous c’est le Manifeste Programme du Mouvement Démocratique Républicain PARMEHUTU.Que ces gens, s’il y en a, le dépassent et proposent mieux pour les masses du peuple, proposent de meilleurs moyens, et tout le monde les suivra. »

Lors de la fête du travail, dans son discours du 1 mai 1973, le président Kayibanda s’est adressé aux fauteurs de troubles en ces termes : « Il parait qu’il y a des gens qui veulent saboter les prochaines élections. Tout ce qu’ils font pour perturber la paix n’est que lâcheté et stupidité. Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un aurait recours à perturber la jeunesse qui représente l’avenir du Rwanda juste pour s’opposer à l’élection d’un candidat. »

Lors de son discours du 1 juillet, dont on ne veux pas raconter les péripéties (Un certain Libanje Alphonse, lui lance au micro « Genda turaguhaze » (Quittez le pouvoir, on en a marre de vous), puis coupe le micro, au même moment  le colonel  Kanyarengwe Alexis, se lève ostensiblement et quitte la tribune).  Le président Kayibanda, impuissant, perturbé, improvise son discours et invite ceux qui veulent  le renverser à avoir le courage d’oser sur le champ. Alors, tous les regards se tournent vers le ministre de la Garde Nationale, le général Habyarimana qui est assis impassible à côté du président.

Comment oser dire après tous ces faits que ce coup d’Etat est arrivé spontanément ?

  1. Qui a fait ce coup d’Etat ? Le général Habyarimana tout seul, le Haut commandement de la garde nationale ou une junte militaire régionaliste ?

La fable de la nuit du 4 au 5 juillet  a pour objectif de faire de Habyarimana le héros  qui sauve la nation tout seul.  Il suffit pour s’en convaincre de lire le texte que le Colonel Serubuga consacre à la narration des faits. Legénéral Habyarimanaorganise tout, tout seul et en si peu de temps !

Cette énième fable du coup d’état individuel, en cache une autre : celle d’un Haut Commandement de la Garde Nationale composé de 11 officiers originaires de  toutes les régions du pays et issus de toutes les ethnies, unanime. Elle vise à cacher le caractère purement régionaliste du coup d’état. Beaucoup parmi les 11 camarades ont été mis devant le fait accompli : c’est le cas des majors Munyandekwe, Ruhashya, Simba, Buregeya, Ntibitura, … La narration des événements ne fait aucun doute à ce sujet. Aucun doute sauf sur le cas du Colonel Alexis Kanyarengwe dont on veut faire  croire qu’il était à Nyundo. Il semble qu’il ait plutôt passé la nuit du 4 juillet 1973 à faire le tour des camps militaires pour obtenir leur ralliement. (Voir Bonaventure Mureme : «  Une gigantesque manipulation du modèle Akazu libellée : « Le Parcours des camarades du 5 juillet 1973 dans la nuit du 04 au 05 juillet 1973, avril 2014 ».

Habyarimana étaient hésitant. Il se trouve dans une zone de confort et  ne veut prendre aucun risque : « L’on parle beaucoup de la nécessité que les miliaires prennent le pouvoir, mais en ce qui me concerne, je ne crois pas aux coups d’Etat, car ils passent par l’effusion de sang. Je quitterais même l’armée si on m’obligeait à faire un coup d’Etat. »(Gasana. P. 22)

A l’inverse Le colonel Kanyarengwe, les majors Lizinde, et Nsekalije, et un petit nombre d’autres officiers du nord (lieutenant Maniraguha, et capitaine Biseruka, …)veulent ce coup d’état. Ce sont  les véritables artisans de ce coup d’état, ils l’ont voulu, préparé et fait. Pourquoi alors c’est la général Habyarimana qui sort de la boîte le 5 juillet ?  La réponse est donnée par cette phrase de Lizinde : « Mon Général, les choses étaient devenues très graves. Si vous n’aviez pas fait le coup d’Etat, nous, les jeunes officiers, nous avions déjà décidé de prendre les choses en main. Nous vous aurions préparé une mission pour partir soit au Zaïre, soit ailleurs, ou nous vous aurions aménagé une partie de chasse au Mutara, de telle sorte que le coup d’Etat aurait été fait sans vous. (Shimamungu, p. 13). Connaissant ses camarades, il n’a pas non plus pris le risque que le coup d’état se fasse contre lui.  Plus tard, ils voudront d’ailleurs récupérer leur bien. Plus tard peut s’avérer  trop tard.

Ce coup d’étatest loin d’être un coup d’état de Juvénal Habyarimana et encore moins un coup d’état du Haut commandement de l’armée. Il a été perpétré par des officiers régionalistes, avec  Lizinde et Kanyarengwe à leur tête.

  1. Quelle relation y –a-t-il entre le coup d’Etat et « Les Evénements » (Troubles ethniques dits Muyaga) de février-mars 73 ?

Pour terminer, tentons une réponse à une question que certains ne se posent pas, tenant la réponse pour évidente. Quelle relation y –at-il entre le coup d’Etat et « Les Evénements » (Troubles ethniques) de février-mars 73 ?

Il y a deux versionspourtant diamétralement opposées, que les gens tiennent pour évidentes. La première est que Habyarimana a fait le coup d’Etat suite à ces événements pour ramener la paix et l’unité nationale. La deuxième est que les troubles ethniques furent utiliséspar l’armée pour déstabiliser et discréditer le régime.

Cette première thèse est fort relayée à l’extérieur du Pays, où on avance quele Président Kayibanda voulait utiliser ces évènements pour souder les Hutu. Elle ne nous semble  pas du tout tenir la route ;  pour plusieurs raisons :

  • Ces événements sont finis depuis mars. L’armée serait en retard de 4 mois
  • La déclaration du Haut Commandement du 5 juillet 73, ne fait allusion nulle part  aux « Evénements »,  aux ethnies. Par contre, elle utilise 4 fois  en 2 minutes de discours le mot « régions » : Elle parle de « diviser le Pays en groupuscules de régions ». « Tous Les Rwandais sont frères. De n’importe quelle  région qu’ils viennent », … « la garde nationale ne peut tolérer les haines et les factions  régionales », … « elle refuse les limitations régionales préconisées par les ennemis de l’unité de nationale », …le seul passage où  il est question d’ethnie est celui où il est dit que les « Secrétaires Généraux  sans distinction de régions et d’ethnies assurent les affaires courantes ».
  • Les Tutsis chassés du pays, des postes de l’administration ne furent jamais réintégrés
  • Les membres des Comités du Salut public fortement impliqués dans la chasse aux tutsis ne furent jamais inquiétés. Ce sont eux qui pendant la deuxième République devinrent des ministres, des officiers supérieurs, des hauts cadres de l’administration, des grand banquiers, …
  • Le colonel Kanyarengwe lui-même ne fut-il pas aperçu en train de placarder les noms des Tutsi à chasser de leur emploi ? (Témoignage du Colonel Ndengeyinka, alors Elève Officier à Kigali, source non retrouvée)

Les précédentes remarques concernant les comités du salut public et le témoignage du Colonel vont dans ce sens, que les troubles ethniques furent utilisés par l’armée pour déstabiliser et discréditer le régime de Kayibanda, qui n’avait à sa disposition aucun moyen pour arrêter ces événements. Les organes de sécurité étant au centre de l’ organisation de ces événements.

Ce  témoignage de Kabanda Célestin (Ancien Ministre, Président du Parti aujourd’hui dissout ADEP Amizero, …),est capital pour comprendre ce qui vient d’être dit :En  1973, Kabanda Célestin est élèvedans la région de Gitarama.D’après ce qu’il voit ce sont les soldats  envoyés pour ramener la sécurité  qui facilitent le travail de ceux qui viennenttuer oumolester les Tutsis. Il a aussi assisté à cet événement qu’il n’oubliera jamais : Le Président Kayibanda, se rendant de Gitarama à son domicile, arrive devant la statue de la Vierge Marie  « Kuri librairie » (à la librairie)  à un endroit où il y aune petite route qui va vers le collège, il y a,couchés à terre des Tutsis blessés. Il sort de sa voiture, charge les blessés dans sa voiture et les amène à l’hôpital.  Il va faire plusieurs tours. Ses habits sont tâchés de sang. Les militaires et les étudiants l’observent etpersonne ne lui vient en aide.

Dès qu’il a fini, il se met sur un endroit surélevé (devant la statue de la vierge Marie) pour haranguer les étudiants, qui le huent. Il termine en s’adressant aux soldats qu’il menace de renvoi, s’il arrive quoi que ce soit aux frères de Gakurazo.

La première réaction de Kabanda quand il a entendu le message du Haut commandement de la Garde Nationale   le  5 juillet, fut de s’écrier, « Mbega ababeshyi ! Mais,  quels menteurs » !

  1. Le sort réservé au Président Kayibanda et à ses compagnons.

« Quant aux politiciens qui viennent d’être déposés par notre décision, nous répétons qu’ils n’ont à s’inquiéter de rien, du moment qu’ils obéissent à notre consigne, celle de laisser momentanément les activités politiques et de se consacrer pleinement au développement de notre pays suivant la nouvelle orientation que nous leur traçons. ( Message à la nation du Président…,06 juillet 1973) »

Malgré cet  engagement,

Le Président Kayibanda est arrêté et détenu à Rwerere avec son épouse.  Une cour martiale siégeant à Ruhengeri du 13 au 29 juin, va le condamner avec sept autres personnalités   de son régime à la peine de mort (arrêt du 29 juin 1974).   Une peine commuée en emprisonnement à vie. Il décèdera dans des conditions mystérieuses à sa résidence de Kavumu où il avait été transféré.

Les autres  vont mourir en prison sous la  torture, ou des suites de privation d’eau et de nourriture,  certains seront enterrés vivants ; Les familles de ces prisonniers connurent elles aussi un véritable enfer. Pendant que les Pères étaient atrocement assassinés dans les prisons de Ruhengeli et Gisenyi, le régime de Habyarimana confisquait au profit de ses barons, leurs biens mobiliers et immobiliers et vidaient leurs comptes bancaires.  Leurs familles furent bannies de la capitale et assignées à résidence surveillée dans leurs communes d’origine qu’elles ne pouvaient quitter, même pour des raisons médicales, sans l’autorisation du préfet. Les mères étant empêchées de s’adonner à un travail salarié. Les contacts entre les familles des détenus étaient même interdits. Pour renforcer l’isolement et décourager toute fréquentation, une surveillance serrée autour de ces familles fut organisée. Les familles ne seront informées officiellement de la mort des leurs qu’en 1979-1980. En guise de consolation, ils reçurent chacune l’équivalent d’un million de frws par tête.   Plus cent mille francs pour chaque orphelin.  Dérisoire et surtout une  humiliation terrible  pour ces familles auxquelles les conditions de pauvreté ne  permettaient pas de refuser cet argent de la honte.

Conclusion

Nous ne sommes pas sûrs qu’après cet écrit,  les circonstances de ce Coup d’Etat deviennent subitement moins obscures ou que toute controverse disparaisse complètement.  Nous pensons cependant  que nous avons mis à disposition des éléments qui permettent à chacun de se faire sa propre opinion, et surtout aux jeunes d’en apprendre un peu plus sur l’histoire de leur pays.

Le coup d’Etat est un événement central dans l’histoire de notre pays.  Nous encourageons toutes personnes en possession d’autres éléments qui puissent éclairer les quelques zones d’ombres qui persistent dans la connaissance de cet événement à apporter leur contribution à la recherche de la vérité.

Pie KAMOSO, Albert BIZINDOLI

Ce 3 juillet 2020

Références

  1. Discours du président Kayibanda du 01/01/1973, Rwanda Carrefour d’Afrique N0 123, p1-2
  2. Discours du président Kayibanda du 22/03/1973, Rwanda Carrefour d’Afrique N0 124, p11
  3. Discours du président Kayibanda du 01/05/1973, Kinyamateka
  4. Communiqué de la Garde Nationale du 05/07/1973, Rwanda Carrefour d’Afrique N0 001, p2
  5. Archives d’Afrique : Interview de Mme Agathe Habyarimana, Publié le : 01/12/2014 – 15:12Modifié le : 05/03/2015 – 13:25, http://www.archivesdafrique.com/portrait-de-juvenal-habyarimana
  6. Discours, messages et entretiens de Son Excellence le général-major Habyarimana Juvénal,Président de la République Rwandaise et Président du Comité pour la Paix et l’unité Nationale, 5 juillet 1973- décembre1974, Edition 1981
  7. James Gasana K., Rwanda : du Parti-État à l’État-Garnison, L’Harmatan,Paris, 2002.
  8. Pierre-Célestin Kabanda, Rwanda : L’idéal des pionniers, Editions Sources du Nil, Lille,2012.
  9. Faustin Ntilikina, Rwanda : Les Forces Armées, Répondre à l’Histoire, Edition scribe,Bruxelles, 2014.
  10. Léonidas Rusatira, Rwanda :Le droit à l’espoir, L’Harmatan, Paris, 2005.
  11. André Sebatware, Ruhengeri, territoire du Rwanda : Jadis, hier, aujourd’hui,ICES,Paris 2015.
  12. LaurentSerubuga, Juvénal Habyarimana. La ligne de crête de sa trajectoire : Mémoires du Colonel Laurent Serubuga, Éditions Scribe, Bruxelles. Kindle Edition, 2020.
  13. Eugène Shimamungu, Juvénal Habyarimana – L’homme assassiné le 6 avril 1994, Editions Sources du Nil, 398 pages, mai 2004
  14. Interview accordé au journal le Soir au 09/07/1973
  15. Wikileaks :US Embassy report 17/07/1973
  16. Interview par le président de la république à Goma le 18/07/1973
  17. DISCOURS-PROGRAMME DU 1er AOUT  1973, Rwanda Carrefour d’Afrique N0 004, p2
  18. Mureme Bonaventure, Manuel d’histoire politique et sociale du Rwanda contemporain : suivant le modèle Mgr Alexis Kagame. Volume 1, La révolution rwandaise et la première République rwandaise.
  19. Mureme Bonaventure, Manuel d’histoire politique et sociale du Rwanda contemporain : suivant le modèle Mgr Alexis Kagame. Volume 2, Du coup d’Etat militaire du 5juillet  1973 au génocide rwandais.
  20. Olivier Nyirubugara, « Coup d’Etat du 5 juillet : Révolution morale ou contre révolution sociale ? juin 2007 (article)