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09/02/2018, MNE Nkundabayo

« Tout peuple qui n’a, par sa position, que l’alternative entre le commerce ou la guerre, est faible en lui-même, il dépend de ses voisins, il dépend des évènements ; il n’a jamais qu’une existence incertaine et courte. Il subjugue et change de situation, ou il est subjugué et n’est rien. Il ne peut se conserver libre qu’à force de petitesse ou de grandeur. » J.J. Rousseau dans Le Contrat social.

La petitesse du territoire de ce grand peuple des mille collines le mène inévitablement à marcher sur les plates-bandes de ses voisins, jugeant son bout de territoire incompatible avec le rôle principal qu’il se sent appelé à jouer dans la région et au-delà. La surpopulation locale conforte une certaine élite dans ce sens. Que ce soit pour le commerce, les affaires politiques ou militaires, cette exiguïté est jugée comme un handicap qu’il faut résorber d’une manière ou d’une autre.

Sur le plan purement militaire, la défense, vu le manque de profondeur stratégique, ne peut reposer que sur l’alliance avec des voisins bienveillants ou sur leur faiblesse. Or, aucune de ces deux conditions n’est remplie, car les politiques de ce pays jugées interventionnistes et conquérantes ont installé chez les quatre voisins un sentiment de défiance et leur renforcement sur le plan militaire fait qu’on ne peut pas compter sur leur faiblesse.

C’est le constat de cette impasse qui encourage les dirigeants de ce pays à être plus volontaristes pour pousser les politiques régionales visant la suppression des frontières et la fusion des institutions. C’est dans un tel cadre qu’ils pensent, enfin, pouvoir jouer à leur niveau. Faisant confiance à leur propre lobbying, leur activisme, leur entrisme ainsi qu’à leur discipline de fer, ils pensent pouvoir influencer sinon diriger ce bloc régional en construction.

Dans ce bloc régional réunissant une multitude de communautés ethniques et religieuses aucune majorité communautariste ne serait possible. Seul l’argent et les alliances qu’il engendre y feraient la loi.

Avec leur trésor de guerre les dirigeants de ce pays ne peuvent qu’avoir une place de premier choix dans les institutions à venir (sans, pour autant, que le reste de leur communauté soit logée à la même enseigne).

De la nécessité d’un ennemi 

La suppression des frontières n’étant pas encore une réalité, les dirigeants de ce pays essaient d’autres stratégies. Celle de l’ennemi extérieur obligatoire, en fait partie. L’évocation d’un ennemi commun érigé en ennemi de la nation sert souvent pour des fins de politique intérieure. Elle permet de prévenir les divisions et d’étouffer dans l’œuf toute contestation interne qui se voit associée à cet ennemi de l’extérieur que tout le monde doit, non seulement combattre, mais aussi haïr comme doit l’être toute menace funeste qui pèse sur la nation. A partir de là, on peut dire que l’existence de cet ennemi ne comporte pas que des désavantages pour la nation ou la communauté ; dans certains cas elle devient même indispensable pour la sauvegarde de la cohésion et de l’ordre au sein d’une société en prévenant la mollesse d’esprit et les tendances hasardeuses que l’insouciance ne manque pas d’occasionner.

Le philosophe Régis Debray déclare dans Le Point : « Qu’est-ce qu’au fond l’ennemi ? Les invariants de l’histoire depuis le néolithique répondent ‘une entité indispensable et salutaire’. Un mal si nécessaire comme l’est le ‘barbare’ à toute civilisation. Une communauté de destin ne peut se forger qu’en se trouvant un ennemi commun ». Il ajoute plus loin : « Il est clair qu’un homme sans ennemi est un homme sans destin et qu’un pays qui refuse d’en avoir rejoint les bas-côtés de l’histoire ». Et pour finir : « Les rôles ne sont jamais distribués une fois pour toutes et l’ennemi d’hier devient souvent l’ami du lendemain ».

Ainsi on comprend mieux que ce que beaucoup prennent pour une anomalie (le fait pour ce pays de chercher régulièrement des conflits au-delà des frontières) n’est qu’un moyen comme un autre utilisé pour pousser tout le monde à serrer les rangs de l’intérieur et à garder les troupes en alerte avec un esprit combatif. Mieux, cette tension met en difficulté l’opposition politique qui voit ses marges de manœuvres fortement réduites par cet état d’urgence permanent ; elle doit alors s’autocensurer et limiter ses attaques politiques de peur d’être confondue avec l’ennemi et d’être frappée d’ostracisme par la nation.

Chaque choix ayant ses propres inconvénients, celui-ci en a aussi et pas des moindres : Le peuple risque de se fatiguer de cette situation de guerre permanente et se retourner contre ses responsables. D’autre part, les nations avoisinantes qui, au demeurant, n’avaient rien à défendre en commun, pourraient exceptionnellement se liguer contre un voisin qui semble ne leur laisser d’autres voies que celle de la guerre. Et, comme la logique invoquée est valable aussi pour les voisins, cette menace permanente peut les fortifier au lieu de les affaiblir, jusqu’au point où ils seraient en mesure d’avoir le dessus sur leur voisin belliqueux. La soif de revanche et de vengeance qui ne manquerait pas d’accompagner une telle offensive ne manquerait pas d’occasionner des dégâts catastrophiques, humains et matériels, qui pèseraient plus lourd dans la balance face aux avantages prêtés à la politique en question.

Pour conclure, il conviendrait de citer, encore, Régis Debray dans le même texte : « …l’ennemi exige un usage pharmaceutique (…). C’est une notion, une potion à risques. Quand elle voit dans tout adversaire politique un ennemi du peuple ou un traître à la nation, et dans toute opposition une cinquième colonne, une société bascule de la sanction légale dans la chasse à l’homme, d’une situation d’exception dans un régime arbitraire, en s’engageant sur une pente d’autant plus fatale que pleine de facilités pour qui veut rassembler à bon compte ». Le Point n°2226 du 3 décembre 2015.